Chemins de Bretagne

Les Anges dans les églises de Bretagne: ch 4-12

Une publication de Yves-Pascal Castel


Avertissement

Cet article a été publié en version Breton-Français illustrée dans le numéro 71-72 de la revue Minihy-Levenez de novembre-décembre 2001 (Directeur de la publication: Job an Irien. Adresse: Minihy-Levenez, 29800 Tréflévénez. Téléphone: 02 98 25 17 66). Il est reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

Chapitres 1 à 3 : voir la première partie
 
Chapitre 1 Introduction
Chapitre 2 Les trois archanges, saint Michel chef de la milice céleste, Raphaël ou l'ange gardien, Gabriel l'ange de l'Annonciation.
Chapitre 3 Les anges anonymes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le chérubin qui barre la porte de l'Eden. Le Sacrifice d'Abraham. La Nativité. Le retour d'Egypte. Le baptême dans le Jourdain. L'Agonie au Mont des Oliviers.
 
Chapitres 4 à 12
 
Chapitre 4 Les anges aux calvaires. Les anges autour du Christ en croix. Les anges porteurs de calices. L'ange de la tendresse. Les anges et les âmes de crucifiés.
Chapitre 5 Les anges et les instruments de la Passion.
Chapitre 6 L'ange et la Pietà.
Chapitre 7 L'ange et la Vierge à L'Enfant.
Chapitre 8 Foisonnement des anges dans l'ornementation.
Chapitre 9 Anges adorateurs et anges musiciens.
Chapitre 10 Putti et Ignudi.
Chapitre 11 Anges déchus.
Chapitre 12 Les anges du père Maunoir à Saint-Michel de Douarnenez.

IV. LES ANGES AUX CALVAIRES

Sur les calvaires grands et petits, ce lieu privilégié de la statuaire bretonne sur pierre, il y a, on l'a déjà vu, le Gabriel de l'Annonciation, l'ange de la Nativité, et celui du Baptême de Jésus. Dans le présent chapitre nous nous attacherons plus spécialement aux anges directement liés à la Crucifixion, ceux qui s'accrochent en priorité à la croix de Jésus.

Dans une iconographie chrétienne qui donne une apparence corporelle aux esprits de la cour céleste, la présence quasi liturgique d'acolytes ailés autour de la croix du divin crucifié n'a rien de surprenant. L'engouement médiéval pour la représentation des séraphins se perpétue après le concile de Trente et la période baroque ne s'en privera pas.

A dire vrai, ancrés dans la tradition orientale primitive, creuset de l'imagerie chrétienne, les anges des calvaires bretons, n'ont rien de proprement inédit ni d'original. Néanmoins. on ne peut nier que, tout en les empruntant aux courants iconographiques généraux de la chrétienté occidentale, nos imagiers n'aient apporté dans le concert universel une note d'une tonalité particulière.

Les anges autour du Christ en croix

Mais avant d'aborder la présence des anges sur les croix bretonnes, prenons un peu de recul. L'art chrétien ajoute, dès l'origine, à une représentation du calvaire qui serait stricte, des éléments figuratifs divers. Ils élargissent une imagerie historiciste qui serait simple transcription plastique au premier degré des récits évangéliques. Ainsi, la lune qui paraît tôt dans la crucifixion byzantine, n'évoque pas seulement "l'obscurité qui se fit sur la terre entière à partir de la sixième heure" (Mt 27, 46 et passages parallèles), puisque le soleil s'associe à elle sur les bras de la croix. Soleil et lune, intègrent pour qui veut bien le comprendre, l'événement majeur du Golgotha dans une cosmogonie sacrée de vaste amplitude. Les astres du jour et de la nuit sont tenus à l'occasion par des personnages aux mains voilées, une manière empruntée aux rites impériaux byzantins adaptés à la liturgie. Le voile huméral couvrait les épaules du diacre qui tenait sous un voile la patène jusqu'au moment où, sanctus chanté, le prêtre introduisait le canon de la messe.

Par une évolution naturelle, ces "astrophores" quasi profanes feront place à des anges qui participent à une représentation qui n'est, désormais, ni purement historiciste ni purement cosmique de la scène du calvaire, car ils se servent de leur voile pour essuyer leurs larmes. Tels on les reconnaît dans un Crucifiement de l'Ecole de Venise du XIVe siècle. Mais, bientôt, de purs spectateurs accablés de douleur et quelque peu passifs, les anges des icônes s'animent et prennent leur envol. Ils meublent "comme un essaim d'hirondelles plaintives" selon l'expression de Louis Réau, l'espace laissé vide de chaque côté du crucifié au-dessus des protagonistes du drame, au-dessus de la Vierge, de saint Jean, des soldats et de leurs comparses.

Anges porteurs de calices, "hématophores"

Dans une évolution où s'approfondissent les significations symboliques, les artistes de la chrétienté confient aux anges, à une époque difficile à déterminer, la fonction spécifique de porteurs de calices. Le sacrifice du Golgotha rejoint le sacrifice de la messe, la croix et l'autel étant indissolublement liés. Vieille doctrine, chère à l'école française de spiritualité, quelque peu négligée au profit d'autres aspects, comme celui du partage de la parole et du pain. Mais ne l'oublions pas, nos calvaires datent d'un âge qui fondait sa pédagogie spirituelle sur d'autres critères que les nôtres. Les coupes destinées à recueillir le sang qui coule des saintes Plaies deviennent ainsi des calices liturgiques. S'ils ne l'ont pas inventé cela n'a pas manqué d'attirer l'attention des sculpteurs de calvaires. Ainsi, à partir du XVe siècle et pendant deux siècles et plus, les tailleurs de pierre vont reproduire à l'envi, cantharophores et "hématophores" dans l'accomplissement de leur ballet rituel.

Le moment est donc venu de s'interroger sur le pourquoi de cette prédilection. Au delà de l'explication souvent avancée mais peu convaincante, qui voit dans les coupes une évocation du Saint Graal du roman médiéval, on avancera des raisons plus pertinentes. Si la relation entre le sang rédempteur et la coupe eucharistique remonte à une haute antiquité, certaines époques y ont été plus sensibles suite à l'accent mis par les prédicateurs. Le XVe siècle bas-breton participe vigoureusement à ce que A. Guerreau (Créations de couvents franciscains en France, Revue d'histoire de l'église de France, tome LXX. numéro 184, 1984, p. 28) appelle pour le nord du pays, "la seconde poussée franciscaine", une poussée qui s'est révélée vivace jusqu'en basse Bretagne où ont fleuri les fondations des fils de saint François. Le couvent de Cuburien, à Saint-Martin-des-Champs en 1458, celui de Landerneau en 1488, et de Notre-Dame des-Anges à Landéda, sur les rives de l'Aber-Wrach en 1507, témoignent d'une forte implantation des Récollets en pays de Léon.

Les Récollets diffusent les représentations de saint François d'Assise portant les stigmates et la prédication des frères mineurs centrée sur la Croix trouve naturellement son prolongement dans l'art local. Ainsi au porche de Saint-Thomas à Landerneau. à l'église du Conquet, au vitrail de Cuburien (1527), sur la façade de l'ossuaire de Sizun (1588), sur le calvaire de Plourin-lès-Morlaix (vers 1630)... Autant dire que le Christ qui s'anima au lointain Alverne, n'est pas étranger aux anges porteurs de calices des calvaires bretons. A ce sujet il est bon d'évoquer les croix de la Galice espagnole, dont les travaux de Castelao ont montré la parenté avec celles de Bretagne. Tout en n'étant guère antérieures au XIXe siècle, des coupes y recueillent le sang du Christ. Mais il n'y a souvent, en Galice, qu'un seul ange placé du côté ouvert par la lance du centurion, un ange à l'occasion remplacé, et ce n'est pas un hasard, par un disciple de saint François d'Assise.

Le thème des "hématophores" fournit aux sculpteurs des calvaires, l'occasion de diffuser une silhouette caractéristique qui, née au XVe siècle s'impose aux environs de 1550. Deux anges encadrent le Crucifié. Celui qui est à sa droite tient deux calices, l'un pour le sang de la main, l'autre pour le sang et l'eau qui coule de la plaie du côté. Dans un tel agencement, la technique des sculpteurs de kersanton s'exerce avec une réelle virtuosité. Le sculpteur Fayet par la posture renversée de ses chérubins et la fine découpe de leurs ailes donne le remarquable profil du calvaire de Lopérec construit en 1552. Là les savants ajourements du kersanton disposés en étoile magnifient le personnage central atténuant ce que la rigueur des bras de croix a toujours d'un peu raide.

Un comptage rapide permet de dénombrer une quarantaine de calvaires aux anges "hématophores" dans le seul Finistère. Eu égard aux dégâts causés au temps des troubles ou infligés par la rigueur des climats, ils furent certainement plus nombreux, témoins les segments de la croix mutilée du cimetière de Lannéanou et les consoles vides du grand calvaire de Plougastel-Daoulas. Par ailleurs, les encoches rondes sur le côté du pagne de certains Christs de Roland Doré, entre autres à Boudouguen en Hanvec (1622) disent qu'elles ont servi à fixer à l'aide de tenons des anges aux calices désormais disparus.

Continuant l'étude des "hématophores" arrivons-en à ceux qui se trouvent au pied des crucifix, où ici encore il y a place à variation évolutive. A Béron, Châteauneuf-du-Faou, un ange assure son office sa coupe tendue dans une attitude fervente. Pour la commodité d'une composition plus statique mais plus équilibrée le sculpteur placera ordinairement au pied de la croix non plus un mais deux acolytes, qui tiennent fermement à quatre mains le calice qu'ils encadrent. A Bourg-Blanc, église, la coupe est posée sur un écu, d'ailleurs muet. Mais la plupart du temps, Daoulas (cimetière et champ de foire), Dinéault (Loguispar), Dirinon (Kermélénec), et sur maints autres monuments le calice n'est associé à aucune marque nobiliaire. Au pied du Crucifié de Kertilès à Landrévarzec, rareté curieuse, les petits anges sont nus.

Les anges jumeaux, d'ordinaire agenouillés, prennent leur vol à Kéramazé, ce si curieux calvaire déjà mentionné, perdu dans la campagne de Plouarzel, dont le socle porte la mention peu ordinaire: "relevé en 1904, par les amies du village."

Sur le fascinant calvaire de Saint-Herbot déjà évoqué, les anges qui veillent au pied du crucifix sont debout, posant le calice sur la tête d'un petit personnage qui n'est autre qu'Adam, qui en tant que représentant symbolique de la race humaine, est le premier bénéficiaire de la Rédemption par le sang du Christ. Les pèlerins du Saint-Sépulcre à Jérusalem s'étonnent parfois de voir au-dessous de l'autel qui porte le souvenir du trou où fut plantée la croix, la grotte qui passe pour être le lieu de l'ensevelissement de notre père Adam.

On l'a constaté, le thème des anges hématophores, qu'ils soient au pied de la croix ou sous les bras du Christ, est sujet à évolution. A Tronoën, en Saint-Jean-Trolimon, le proto-calvaire breton construit vers 1450, les acolytes sont aptères, c'est-à-dire sans ailes. Tendus de tout l'élan de leur corps ils dressent sous les mains de Jésus leurs profondes coupes. L'intensité dramatique de leur geste est appuyée par celui de l'ange qui est couché au bas de la croix. On pourra d'ailleurs redire que ces trois-là ne sont pas à proprement parler des anges puisque l'artiste ne les a point dotés d'ailes. Mais il est au calvaire de Tronoën un quatrième acolyte dont, vu ses ailes, on ne peut douter qu'il soit un ange, que nous nommerons lance de la tendresse.

L'ange de la tendresse

L'ange de la tendresse, dans sa posture et son geste est si peu habituel dans la tradition iconographique chrétienne que, jusqu'à plus ample informé, on est tenté d'y voir une création typiquement bretonne. Tout sourire, il descend des hauteurs de son ciel vers le Fils de l'Homme qui, la tête inclinée, vient de remettre l'esprit entre les mains du Père. Sa main droite se pose à l'arrière de la tête couronnée d'épines, l'autre soulève la lourde nappe des cheveux, en un geste émouvant de simplicité. S'offrent ainsi à la contemplation les traits du Visage sacré, par un geste de tendre familiarité qu'on voit parfois quelque proche esquisser au chevet d'un défunt lors d'une veillée funèbre. Pour le crucifié cela s'accorde au verset du thrène pathétique qu'Enguerrand Charotton écrit en lettres d'or sur la pietà de Villeneuve-lès-Avignon présentée au musée du Louvre: O VOS OMNES QUI TRANSITIS PER VIAM, ATTENDITE ET VIDETE SI EST DOLOR SIMILIS SICUT DOLOR MEUS, ô vous qui passez par le chemin, voyez s'il est une douleur semblable à la mienne. (Dernier répons du troisième nocturne de l'office du vendredi-saint).

Du point de vue d'une histoire affinée de la sculpture bretonne en pierre. l'ange de tendresse du calvaire de Tronoën n'est pas un aérolithe isolé. Une telle figuration est présente sur quelques calvaires, aussi précieux que rares, dans un secteur de Cornouaille bien délimité, à cinquante kilomètres à vol d'oiseau, de la palue de Tronoën. Leur parenté est telle qu'on est en droit de les attribuer à un même sculpteur ou à un même atelier. Ainsi, Châteauneuf-du-Faou possède deux calvaires aux anges de tendresse, l'un à Béron, faubourg de la cité, l'autre dans l'enclos de la chapelle du Moustoir en pleine campagne. Un troisième exemplaire, est-ce un hasard? est à Croas-an-Turrec, en Saint-Goazec. commune voisine de Châteauneuf. Jusqu'à plus ample informé, en y ajoutant l'ange de Mézaudren en Quéménéven, cela ne fait pas plus de cinq exemplaires bretons d'un type quasi unique dans l'iconographie chrétienne.

Il est donc intéressant de rechercher d'où procède une telle représentation, car la génération spontanée, en art comme ailleurs, est difficile à admettre. En fait, l'ange de la tendresse est issu de l'art des tombiers. On connaît la polyvalence de ces hommes qui, façonnant la pierre, fournissaient au gré de la demande la dalle funéraire gravée plate, le gisant en ronde bosse, la statue du porche, les scènes des calvaires, les panneaux d'armoiries... Sur la foi d'un bon dessin le praticien pouvait passer d'une chose à l'autre sans difficulté. Or l'art tumulaire ancien connaît les anges. Il les plaque sur les coffres des tombeaux comme tenants d'écus. Il les assoit de part et d'autre du coussin à la tête des gisants. Ainsi des anges veillent la châtelaine dans l'église de Nouvoitou, en Haute-Bretagne. Il en va de même pour Jean IV Beaumanoir, mort en 1385 (J.-Y. Copy, Les tombeaux de Haute-Bretagne, XIVe et XVe siècles). En Cornouaille, pas si loin de Tronoën, dans l'église de Guengat, le geste de la tendresse est le fait de l'ange qui écarte gracieusement le voile qui couvre les chevelure de la gisante couchée près du chevalier Hervé de Saint-Alouarn. Ce geste de tendre respect autour du voile de la dame se retrouve en dehors de l'art tumulaire dans la statuaire religieuse : groupe de la Vierge de Pitié de Saint-Trémeur à Carhaix, et à Laz dans le panneau placé au-dessus de la porte du presbytère. Mais, pour l'origine de notre ange de la tendresse du maître de Tronoën, il y a plus précis. Outre-Manche, dans la cathédrale de Gloucester un ange passe la main dans la chevelure du gisant couronné d'Edouard II (mort en 1327). Disons en passant que le geste repéré en Angleterre vient à l'appui de la thèse qui cherche à déceler les influences anglaises dans le Duché.

On a dit que le calvaire Tronoën était issu d'un atelier cornouaillais du début du XVe siècle, qui travaillait le granite aux carrières de la région de Scaër. Le paradoxe est que dans ce monument voisinent avec les pièces de granite, d'autres qui sont taillées dans le kersanton, le matériau extrait des carrières littorales ouvertes dans les promontoires à l'est de la rade de Brest. On sait que cette roche, souple sous le coup de l'outil, a attiré l'attention des maîtres d'oeuvre qui travaillaient au Folgoët, le premier monument où elle fut utilisée en masse, tant dans la structure que dans l'ornement. A Tronoën, la distribution des deux matériaux marquerait donc deux temps significatifs dans la réalisation. Alors que les frises superposées ne comportent que trois groupes en kersanton, toute la sculpture qui garnit la plate-forme est en kersanton. On peut déduire que le maître de Tronoën dont le calvaire fut entrepris en granite a un jour, lui ou l'un de ses émules, compris que le kersanton était le matériau de l'avenir qu'allaient privilégier les sculpteurs de la pointe occidentale de Bretagne

Remplaçant l'ange de tendresse de Tronoën il en est d'autres plus tardifs, qui auprès de la tête du Christ en croix, accomplissent des offices divers. A Saint-Herbot (1575), deux anges joignent les mains. A Keramazé, en Plouarzel, ils tiennent le titulus. A Kersaint-Plabennec, calvaire du Dirou, leurs ailes déployées les font ressembler à un de ces dais gothiques qui coiffent les croix de la fin de l'époque médiévale. Sur le calvaire de Kersaint l'office liturgique des anges se transforme en celui de porteurs d'écus armoriés. On est en 1516, la fonction profane donnée à ces anges pour glorifier une famille annonce le temps de l'individualisme que les historiens de l'art accordent à la Renaissance.

Les anges et les âmes des crucifiés

On sait que les âmes des morts ont été traditionnellement représentées comme des enfants nouveaux-nés. On sait aussi que le passage dans l'au-delà est confié aux esprits. Ainsi, à Pencran, Pleyben, Plougastel-Daoulas, les croix du Christ et celles du bon larron sont surmontées d'un ange qui serre dans ses mains un petit personnage, âme des deux justes qui viennent de rendre le dernier souffle. Pour en saisir le caractère spirituel il faut se référer à ce que disait Origène. De même qu'est dévolu à un ange le soin d'introduire l'âme dans le corps des créatures humaines, de même c'est un ange qui préside à sa sortie pour la porter au ciel.

V. LES ANGES ET LES INSTRUMENTS DE LA PASSION

En relation avec la Passion du Christ, les anges deviennent les porteurs privilégiés de ce que l'on appelle à juste titre les Instruments de la Passion, et parfois les Armes du Christ. Au nombre d'une trentaine lorsqu'ils sont au complet, cela fait une panoplie d'objets destinée à représenter, de manière allusive certes mais exactement imagée, les étapes de la Passion. Sans en donner la liste entière, disons que la lanterne évoque les flambeaux portés par les gardes venus arrêter Jésus au jardin des Oliviers, que les fouets et les verges font souvenir de la flagellation, le marteau et les clous de la mise en croix, l'échelle de la descente de croix, etc. La série complète est gravée sur le menhir de Saint-Duzec à Pleumeur-Bodou, dans les Côtes-d'Armor.

En fait, le calvaire représentant directement le point culminant de la Passion, on comprend qu'il y a moins besoin pédagogiquement de faire appel à la représentation symbolique des Instruments précités. On signalera, néanmoins le calvaire du placître de Saint-Jean à Plougastel-Daoulas, où, dans une facture très souple, le sculpteur du XVe siècle cisèle une console aux anges où l'un tient la colonne de la flagellation et l'autre la couronne d'épines.

Et pour finir avec la foule des angelots des calvaires n'oublions pas ceux qui servent la Vierge à l'Enfant représentée au revers de nombreuses croix, où ils participent, au couronnement de la Mère du crucifié.

Le profil du calvaire aux anges, quand il est intact est si caractéristique que circulant sur une route normande près de Gisors, on se prend à rêver. La commune de Vesly possède un monument qui clame son origine. L'étonnement se résout quand on apprend qu'il fut érigé à la suite du voeu d'un prêtre breton en charge de la paroisse lors de l'exode de 1940. Après la tourmente il le fit venir de Saint-Thonan d'où il était originaire. On peut rendre grâce aux anges d'avoir ainsi fourni aux artistes du pays breton l'occasion de créer, le mot n'est pas trop fort, un modèle typique, ce qui n'est pas si courant dans l'histoire de l'art, et de l'avoir largement diffusé en basse Bretagne.

VI. L'ANGE ET LA PIETA

Parfois, dans une intuition délicate, les artistes qui ont sculpté les Pietà ont accordé à la Vierge Marie et au Fils déposé sans vie sur ses genoux l'assistance des anges. Certes les anges des Pietà ne sont guère nombreux, mais à chaque fois qu'on en rencontre, qu'ils soient de pierre ou de bois, ils méritent plus qu'un regard distrait. Dans sa Pietà le Maître de Tronoën traduit, on l'a vu, l'émotion en confiant à deux anges le soin d'écarter les pans latéraux de la coiffure de la Vierge. Cette fonction toute de délicatesse se complète par le soutien de la tête et de la jambe du Christ. De ce même type sont les pietà des croix de Béron et du Moustoir à Châteauneuf, de l'ossuaire de Saint-Hernin, et du vestige du calvaire de Collorec, récemment découvert. Plus timides sont les anges de la grande pietà de granite de Saint-Trémeur à Carhaix blottis vers l'arrière du corps du supplicié. Dans la Pietà du calvaire de Plougoulm, l'ange tient le poignet du Christ. Autant de groupes de la Vierge de Pitié aux anges, du XVe siècle, ciselés dans le granite ou dans le kersanton qui demeurent pétris de sensibilité médiévale.

On retrouve nos anges dans les pietà de bois, qui sont, en règle générale, plus récentes que celles de pierre. Dans ces oeuvres moins anciennes l'attention des anges se concentre sur le Christ plus que sur la Vierge. Ainsi, ils veillent à la tête et aux pieds du cadavre à Kergloff et au Faou. A La Feuillée il en est un qui présente un calice pour recueillir le sang, qui coule encore de la plaie des pieds. A Langolen deux anges minuscules soutiennent le corps du Christ. A Ploudiry, un ange essuie son visage. A Penmarc'h, à l'entour du socle, ils ne sont pas moins de six dont deux pour tenir au centre l'écu timbré de la croix qui remplace vraisemblablement la marque perdue du donateur originel. A Locmélar nos assistants se transforment en pieux orants sans autre fonction particulière. On citera encore les groupes de Pitié aux anges de Plozévet et de l'évêché de Quimper. Les anges des pietà s'ajustent, on le conçoit aisément, à la sensibilité du Moyen Age. Passé ce temps, lorsque Pierre de La Haye sculpte à Quimper, en 1688, le retable de Notre-Dame de Pitié destiné à l'église de Pont-Croix il remplace les anges médiévaux hiératiques dans leurs tuniques liturgiques, en chérubins quasi nus. L'un d'eux s'appuie nonchalamment contre le flanc du Christ, l'autre se contente de contempler la scène, presque indifférent, sans avoir l'air d'y participer.

VII. L'ANGE ET LA VIERGE A L'ENFANT

S'il est assez courant de voir les anges directement inclus dans les blocs sculptés qui forment les Pietà, il est rare de les voir faire partie intégrante des statues des Vierges à L'Enfant. Leur présence ne se conçoit que lorsque la statue a pour base une nuée, dans laquelle voltigent des chérubins à Guimiliau, à Plougonven et au Cloître-Saint-Thégonnec. Ce demeure donc un véritable paradoxe que de constater que la tierce figure associée aux Vierges à L'Enfant est cet hybride démoniaque qu'est l'ange déchu, le démon tentateur écrasé sous le talon de la Femme, à Brennilis, au Folgoët ou à Leuhan, pour ne citer que trois exemples parmi tant d'autres. Une telle représentation, on le verra plus loin, est en étroite liaison avec le texte de la Genèse.

La Vierge et L'Enfant du moins dans les statues indépendantes sont donc seuls. Il n'en va pas de même lorsque le groupe s'intègre dans l'ensemble plus vaste d'un calvaire, comme on l'a vu plus haut, d'une niche élaborée, d'un retable ou d'un porche et ceci de manière fort variée. Deux petits anges s'agenouillent au pied de la statue de Notre-Dame de la Fontaine-Blanche à Plougastel-Daoulas. Deux thuriféraires balancent joyeusement l'encensoir aux côtés de la Madone du porche Sainte-Catherine au sud de la cathédrale de Quimper, tandis qu'un autre étend larges ses ailes pour former la console qui porte la statue. Ils sont deux encore à écarter les plis des tentures sur lesquelles se détache la tête couronnée de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle en sa chapelle de Melgven. Quatre anges veillent aux côtés de la niche à tourelle en kersanton qui abrite la charmante Vierge du calvaire de Plabennec, offerte, en 1535 par le prêtre M. Viavant (?). Des anges garnissent le fond de la niche où trône la statue de Notre-Dame au retable de Penhors en Pouldreuzic, et de même à la chapelle du Crann à Spézet. D'autres portent la couronne des Vierges qu'on appelle Vierges au Lait, dotées d'opulentes poitrines, chapelle de Tréguron à Gouézec, de Lannélec à Pleyben. Des angelots se juchent de part et d'autre du trône de la Vierge de l'église d'Ergué-Gabéric. Ils ornent les accoudoirs de celle qui est assise à Lannélec en Pleyben. Et partout ailleurs, ils tendent leurs ailes pour former les consoles qui soutiennent les statues de la Madone tels les chérubins jumeaux qui sourient sous Notre-Dame de Lingouez à Locquirec.

Les anges volètent dans le ciel des tableaux de peinture qui représentent la Vierge à L'Enfant de Landéda. On les retrouve dans les retables du Rosaire où ils entourent la Vierge et son Jésus qui remettent le chapelet à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne. Toile ex-voto d'Edern, offerte suite à un sauvetage en mer représenté de manière réaliste au bas de la peinture. Grande toile de Saint-Tugen en Primelin, autre au retable de Ploudiry, devant lequel l'artiste contemporain Jean Mingam trouva sa vocation de peintre et de sculpteur. On admirera encore les trois anges du retable nord de Guimiliau qui suite à une curieuse restauration avancent en ordre de bataille telle une escadrille d'avions. En revanche ceux de Landudec planent en toute liberté et avec plus de grâce.

Signalons parmi les retables commandés au XVIIe siècle par les confréries du Rosaire celui de Locronan avec ses deux anges à l'aise sur leurs petits cumulus et ses chérubins qui ponctuent la nuée où trône la Mère de Dieu, tandis que deux autres soutiennent au-dessus de sa tête une large couronne. Les anges de Plouhinec chevauchent une guirlande de roses, ceux de Plounéour-Ménez survolent la ville placée sous la protection de la Vierge. Il en est d'autres dans le retable du Rosaire à Saint-Pol-de-Léon.

Il est ainsi normal de voir les êtres ailés voleter autour de celle que les litanies de Lorette invoquent comme Reine des Anges. Que ce soit l'Assomption de Locmélar où le registre du bas montre les apôtres attristés devant le tombeau vide, que ce soit le Couronnement de Plouvorn où deux anges s'agenouillent aux pieds de Marie tandis que deux autres portent haut la couronne au-dessus de sa tête.

En marge des représentations de la Vierge les anges la glorifient au travers des litanies dites de Lorette dans les fenêtres du Grouanec, à Plouguemeau (1956). Max Ingrand y inscrit onze versets sur des banderoles présentées par des anges: Reine des Apôtres, Reine des Anges etc.

VIII. FOISONNEMENT DES ANGES DANS L'ORNEMENTATION

L'iconographie chrétienne ne s'est pas contentée de multiplier les anges dans l'illustration directe des scènes proprement religieuses, elle en distribue partout l'image à foison, le mot n'est pas trop fort, dans l'ornement, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des églises. On va le voir sans sortir des limites du diocèse de Quimper et de Léon, qui demeure le champ privilégié de notre étude.

A l'entour des édifices religieux la figure angélique fait bon ménage avec celle du monstre représentant les forces du bien et du mal qui agitent le monde. On le voit aux angles des galeries des clochers, comme à Saint-Idunet de Châteaulin quand le soleil ou l'ombre ne contrarient pas l'observateur L'ange alterne avec la tête de mort sur l'ossuaire de Lannédern. Il fournit le dessin des crossettes à la chute de pignons au même Lannédern. Il est dommage qu'on ne puisse déchiffrer l'invocation qu'il propose dont seul le dernier mot AMEN est clair, alors que l'Ankou qui l'accompagne rappelle la pensée extraite de l'Imitation de Jésus-Christ: SIC TRANSIT GLORIA MONDI (sic), ainsi passe la gloire du monde. Des séries d'anges, orants, thuriféraires ou musiciens, garnissent les archivoltes des portails et des porches de Pencran, et de Landivisiau, où on n'en compte pas moins d'une trentaine. On les retrouve, en tunique médiévale plaqués sur les frontons de La Martyre et de Saint-Herbot en Plonévez-du-Faou. Roland Doré, le génial sculpteur architecte de Landerneau multiplie leur sourire sur le pignon et les lanterneaux du porche de Guimiliau, vers 1620, mais ici les anges sont réduits à ces têtes ailées qu'on retrouvera plus loin. Les anges sont présents sur les croix et sur les calvaires comme on l'a vu plus haut. On a même des "anges nageurs" esquissant la brasse aux retombées du pignon occidental de Port-Launay, l'église du dernier bief du canal de Nantes à Brest.

L'intérieur des églises, où dire qu'ils volent par milliers n'est pas exagéré, est le royaume des anges. On les a vu envahir les réseaux des vitraux. Ils ornent les brochets et les sablières. Ils se muent en cariatides sur les chaires à prêcher à Locronan, à Quimperlé, à Saint-Thégonnec. Au sommet des abat-voix, le pied posé sur le globe comme à l'envol triomphe "l'ange-héraut convoquant au son de la trompette l'assemblée, dans l'attente de l'assemblée définitive où la fidélité à l'Evangile aura fait la différence et désignera les bénis du Père", comme le dit Maurice Dilasser, chanoine titulaire de la cathédrale de Quimper. Et pour faire bonne mesure, sous l'ange-héraut de la chaire de Saint-Thégonnec, la corniche s'anime d'une demi-douzaine d'angelots potelés à souhait levant les bras dans une ronde joyeuse quelque peu débridée.

Les retables dressés au-dessus des coffres et des gradins des autels sont un hymne aux anges. Tous confondus, anges, visages de chérubins plaqués en ornement au milieu des rinceaux, et putti jouant dans les pampres accrochés aux solides colonnes torses, on en compte vingt-quatre au retable du Rosaire de Hanvec qui est de taille moyenne. Il n'y en a pas moins de quarante-et-un au retable du choeur de la chapelle Sainte-Anne, perdue dans la campagne de Lampaul-Guimiliau. Ils dépassent les quarante dans le grand retable des évangélistes au bras nord de l'église de pèlerinage de Rumengol au Faou. J'en compte quarante-quatre au retable du Saint-Sauveur à Commana, un meuble qui n'est pourtant pas très large. N'importe quel retable d'église ou de chapelle fournit ses anges par dizaines. En ce qui concerne les retables, pour ce qui est de l'ornement des colonnes, nous attendrons un peu tant ce sujet particulier est original.

Dans le domaine de l'orfèvrerie d'église, certes peu accessible au tout venant, puisque gardé dans les placards des sacristies, l'ange est présent. Il supporte les reliquaires, il garnit le noeud du calice et celui du ciboire, il se mue en tige pour porter le soleil de l'ostensoir dont la nuée est piquetée de têtes de chérubins.

Ainsi les myriades d'habitants de la cour céleste désertent volontiers, par la grâce des artistes, le trône divin pour envahir les églises et porter aux fidèles un message de joie et de lumière. Pour ce qui est de l'ornement pur, ces figures célestes se plaquent sur les gradins des autels, s'accrochent aux cadres des tableaux, volent au centre de ces derniers. Les têtes de ces chérubins sont tellement nombreuses qu'elles défient à jamais tout essai de dénombrement.

Molanus, théologien de Louvain au XVIe siècle qualifiait la forme des têtes ailées d'"imperfecta forma", une forme imparfaite. Mais il la recommandait aux artistes comme la plus appropriée pour des êtres immatériels, une tête et des ailes suffisant pour caractériser l'essentiel de leur être. Ajoutons, sans pour autant partager son opinion, que Louis Réau. hitorien d'art contemporain, estimait cette création peu heureuse.

IX. ANGES ADORATEURS ET ANGES MUSICIENS

Dans la masse d'une iconographie angélique ornementale délirante la première fonction des anges est l'adoration. De grands anges jumeaux flanquent encore nombre de maîtres-autels, agenouillés sur une nuée, les mains jointes. Excellents morceaux de sculpture baroque, en bois près de l'autel de marbre noir dans la cathédrale de Saint-Pol, en marbre à Saint-Martin-des-Champs, où l'un des deux lève vers les cieux un regard extatique. Anges de Saint-Thomas à Landerneau, de Lanhouameau, de Saint-Ségal, de Taulé aux grandes ailes. A Scrignac les deux sculptures, signées F. Chauris, datent de 1936 au temps où le recteur Jean-Marie Perrot officiait, fidèle à une tradition immémoriale.

Ce qu'on a appelé le renouveau liturgique inauguré dès l'après-guerre, accéléré dans les années soixante, n'aura guère de goût ni de respect pour ces anges adorateurs pourtant bien inoffensifs que l'on va s'efforcer d'écarter de l'autel. Les orants de Saint-Melaine à Morlaix sont à chercher dans le creux ombreux de l'arcature qui règne sous la grande fenêtre du chevet. Ceux de Sainte- Hélène de Douarnenez ont été relégués dans la sacristie. D'autres, laïcisés, sont devenus l'ornement profane de quelque demeure particulière. Tout autant que les civilisations, les anges adorateurs sont faits pour mourir...

A la fonction première et essentielle d'adoration muette du Très- Haut, s'ajoute celle de la louange amplifiée par le chant et la musique. Ne parle-t-on pas du choeur des anges? Ainsi les anges musiciens sont innombrables. Sculptés aux blochets du transept de Brélès, ils constituent un joyeux quatuor : flûte, biniou, tambour et cymbales. Dans le grand bas-relief conservé au Musée départemental, encadrant la Trinité, se distinguent le cithariste et le joueur d'orgue portatif. On les retrouve à Notre-Dame du Crann de Spézet, encadrant la statue de la Vierge à L'Enfant et l'un d'eux pince la viole. Et il faut voir les musiciens en herbe juchés sur les corniches qui couronnent les tableaux peints de la Vie de saint Divy où certains lisent ou transcrivent des partitions tandis que leurs compagnons les interprètent sur des flûtes et des trompettes. Nombreux sont les anges musiciens dans les soufflets et les mouchettes des réseaux qui constituent le ciel des vitraux de toutes les époques, il suffit de lever les yeux pour les y voir tenir leurs divins instruments de musique à Dirinon et à Pouldavid en Douarnenez.

X. PUTTI ET IGNUDI

Au royaume de l'iconographie séraphique on ne s'étonnera pas de constater l'évolution qui transforme au temps de la Renaissance, la céleste et hiératique armée médiévale, encore que toujours joyeuse en cortège d'amours profanes et de putti avec ou sans ailes, nus ou à peine vêtus d'un léger voile de pudeur. Ce monde de petits éros, de cupidons, tout de même baptisé, est néanmoins aspergé d'une goutte d'eau bénite.

Que des putti profanes tiennent à Saint Sébastien de Saint-Ségal, le blason des Kergoët, "d'argent à cinq fusées rangées et accolées de gueules, accompagnées en chef de quatre roses de même", avec les alliances Launay et Kerpaën, rien que de naturel. Il est plus curieux de voir au calvaire de Trévarn à Saint-Urbain de tels amours tenir la couronne d'épines sanglante. A Plouider deux ignudi s'accroupissent sous la console ancienne de la croix dans l'enclos de l'église. Dans un motif sculpté à Plabennec, Locmaria-Lan, des amours ailés embouchent la trompette au-dessus d'un masque dont la bouche est fleurie de rameaux verdoyants, autant de motifs profanes bien renaissants.

Attardons-nous un instant à l'aire de jeu de prédilection des "putti" que sont les ceps de vignes enroulés aux colonnes torses des retables. Des lutins espiègles s'y permettent toutes sortes de facéties. Le "putto" cueille la grappe, panier en main, à Saint-Cadou en Sizun. Un autre se laisse glisser le long du sarment à Irvillac. Tel autre apprivoise l'oiseau au retable du Rosaire de Commana et à celui de Hanvec. Tel autre encore à Guimiliau, se joue avec le serpent illustrant la prophétie du monde renouvelé par la grâce où l'enfant jouera sans dommage aucun sur le trou de la vipère. Voyez les jumeaux complices de Plabennec. Admirez leurs acrobaties au retable de la Vierge de Plonévez-du-Faou. Quant aux trois bambins d'Irvillac qui s'épaulent mutuellement dans leur entreprise grappilleuse, ils prouvent l'humour et la virtuosité des sculpteurs du cru. Ainsi l'examen attentif des colonnes torses de nos retables ne cesse d'offrir d'heureuses surprises.

Les sablières possèdent aussi mais en moins grand nombre que les retables leur charge de "putti". Sur les quatre cent trente-sept représentations d'anges, toutes catégories confondues, relevées dans les sablières d'une Bretagne aux cinq départements, Sophie Duhem ("Les sablières sculptées de Bre- tagne") dénombre cinquante-six putti pour le Finistère, vingt-deux pour les Côtes-d'Armor, quatre pour le Morbihan, aucun pour l'Ille-Vilaine, aucun pour la Loire-Atlantique. Une telle statistique, une fois encore, confirme la prééminence, du moins dans le domaine du patrimoine religieux de la basse Bretagne sur l'autre... Dans le lot, nous retiendrons, sculptés sur la sablière du transept sud de Lannédern, mur ouest, la sarabande de douze putti comiques à souhait. Pas plus évangélique qu'ésotérique, elle aligne ses farfadets qui s'attachent à taquiner en toute impunité les nez et les bouches de quatre grosses faces étonnées.

Il y a aussi, mais moins nombreux, des "ignudi", un terme emprunté à l'art italien pour désigner des éphèbes nus, ou presque, que l'on relève un peu partout. Un couple forme console sur la façade de Saint-Hernin. Un adolescent lascif se couche sur une come d'abondance à Dirinon (1623). On retrouve à Berven-Plouzévédé dans les frises du fronton de la niche de la Vierge nos ignudi qui présentent des grappes de fruits et des bouquets de fleurs.

A dire vrai, putti et ignudi, ne sont en stricte rigueur de terme pas des anges. Mais comme ces génies païens se sont insinués dans le cortège chrétien à partir de la Renaissance il aurait été dommage de ne pas les évoquer, pas plus qu'on ne va pouvoir faire l'impasse sur les anges déchus.

XI. LES ANGES DECHUS

La catégorie des anges déchus, il est sans doute opportun de l'évoquer dans une étude sur les anges. Les démons n'étaient-ils pas, à l'origine, des anges dont la révolte a provoqué la chute. A ce titre, ils font partie de l'iconographie chrétienne, même si leur évocation se doit ici d'être rapide.

Dans les scènes bibliques de la Tentation d'Adam et d'Eve au jardin d'Eden, le démon prend la forme du serpent enroulé au tronc de l'arbre de vie. On le voit ainsi représenté sur le plat d'offrande du XVe siècle provenant de la région mosane conservé à Goulien: WART : DER : IN : FRIDGEH, j'attends dans la paix et HILF IHS XPS VND MARIA, venez à mon aide, Jésus et Marie. De même se voit le tentateur sur la prédelle du retable du Rosaire à Saint-Thégonnec.

Le Satan de la Tentation de Jésus au désert est figuré au calvaire de Plougonven. A Plougastel-Daoulas il présente dans ses pattes griffues les pierres qu'il demande à Jésus de transformer en pain. Le démon est figuré à la Cène au-dessus de la tête de Judas comme un petit dragon, au retable de Roscoff. Il illustre ce que rapporte saint Jean : "Et après la bouchée, Satan fit en lui son entrée. Jésus lui dit donc: Ce que tu as à faire fais-le vite" (Jean 13, 27).

Comme la geste du Christ en croix est marquée par la victoire sur le Mauvais, le démon a sa place sur les calvaires, mais, en vérité, bien moindre que celle accordée aux anges. Il y est, comme eux présent de deux manières, dans la structure du monument et dans la relation avec les acteurs du drame. Ainsi, un diable fait souvent pendant à l'ange sous la console des petits calvaires Le thème est encore vivant en 1891 à Locquirec où Larhantec, oubliant d'ailleurs l'ange traditionnel, orne la console du calvaire de l'église de deux diables cornus. A Plonévez-du-Faou, Saint-Herbot montre un démon armé d'un croc et d'une fourche, son sexe voilé par un masque grimaçant. Un second démon tire vers le bas la corde enroulée à la jambe du mauvais larron. On aura remarqué le masque représenté au niveau du bas-ventre. Pour Emile Mâle, commentant une image analogue qu'il voit dans la cathédrale de Bourges, c'est une manière pour le sculpteur de montrer que l'intelligence voit son siège déplacé. "Ils ont mis leur âme au niveau de leurs plus bas appétits". L'ange déchu se ravale ainsi au niveau de la bête. (Emile Mâle, "L'art religieux au XIIIe siècle", p. 442). Au Tréhou, sur le calvaire qui a perdu sa Vierge et son saint Jean, les larrons ne sont plus à leur place, si bien que le diable obscène de la console supérieure désormais vide se trouve aujourd'hui au-dessus de la tête du mauvais larron.

Le démon en relation avec le mauvais larron en ornement de console, l'est encore avec lui dans l'ultime moment où ayant expiré, le suppôt de l'enfer emporte son âme. Ils sont même deux à s'occuper de celle du larron au calvaire de Pencran, un motif dont on peut se procurer un fac-similé au magasin des moulages du Musée du Louvre...

Parlant des démons on évoquera la demeure infernale représentée sur quelques grands calvaires. Mais il faut se garder de confondre les Enfers, avec l'Enfer ce que ne pouvait, naguère, faire le plus humble enfant du catéchisme. Les Enfers ce sont les Limbes, un lieu neutre où les âmes des justes attendent le Rédempteur depuis le commencement du monde. L'Enfer est le lieu de la damnation représenté plein de flammes. Ces deux notions théologiques bien différentes ont chacune leur traduction propre dans la réalisation des calvaires selon qu'ils sont plus ou moins anciens. Certes dans l'un et l'autre cas ce sont deux gueules monstrueuses de dragons héritées du Moyen Age mais dont la signification est nettement différente. Dans la chronologie des calvaires, les Enfers précèdent l'Enfer. Ainsi des Enfers de Tronoën, de Pleyben et de Plougonven, sortent les âmes des justes que le Christ vient délivrer. Dans l'Enfer des calvaires postérieurs, Guimiliau et Plougastel-Daoulas, les diables agrippent les damnés qui ne semblent plus pouvoir leur échapper.

On trouverait encore des démons dans les vitraux qui évoquent l'enfer dans la chapelle latérale sud à la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon

Au pied des statues de la Vierge Marie la présence du démon, évoquée plus haut, illustre le verset de la Genèse : "Je mettrai, dit Yahvé, une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon" (Gen., 3, 15). Dans ce cas il est souvent représenté sous la forme d'un monstre hybride à buste de femme qui tient en main la pomme fatale, Bohars, Notre-Dame de Kerguillio, où la queue serpentine fait un noeud, Brennilis, Brest église Saint-Louis, Châteauneuf-du-Faou chapelle du Moustoir, Le Folgoët, où la Vierge, assimilée à la femme de l'Apocalypse foule à la fois le croissant de lune et le monstre. De même à Landudal, où deux anges posent la couronne d'or sur le front de Marie. Kergloff associe de la même manière le croissant et le démon. A Lesneven, musée du Léon, le diable est un dragon, avec une pomme dans la gueule. Landeleau, chapelle Saint-Laurent, propose dans le genre une statue de style rudimentaire.

Pleyben possède ainsi deux Vierges au démon. Le diable de Lannélec hurle de rage, avec une violence que l'on ne retrouve pas à Garsvaria. De même, Poullaouen a deux Vierges foulant le démon. Celle de l'église rappelle les Vierges flamandes, les replis de sa tunique tombant sous la taille, celle de la chapelle Saint-Tudec, couronnée est plus ancienne. Le thème du démon foulé par la Vierge se voit encore à Plogonnec, chapelle Saint-Pierre, à Saint-Ségal. chapelle Saint-Sébastien. Le thème reste vivant jusqu'au au XIXe siècle, comme on le voit au Relecq-Kerhuon.

Parfois, le démon se trouve en compagnie du père de David, au pied des arbres justement appelés "Arbres de Jessé". Un tel couple se voit à Plounévézel et à Saint-Yvi. Souvent. comme à Saint-Thégonnec, le monstre hybride est formé d'un buste de femme et d'une queue de serpent. A Locquirec, Jessé, couché sur le côté, dort paisiblement tandis que le démon, renversé sur le dos brandit la pomme serrée dans sa patte griffue.

Ainsi la présence du démon, constante dans l'iconographie chrétienne, ne peut être dissociée de celle des anges restés fidèles. L'ange lui fait d'ailleurs concurrence au chevet des 9 mourants, un thème exploité dans les tableaux dans les tableaux de la Bonne Mort, à Roscoff et à l'église Notre-Dame de Châteaulin.

XII. LES ANGES DU PERE MAUNOIR A SAINT-MICHEL DE DOUARNENEZ

Pour jouir de la compagnie des anges, il faut entrer dans la chapelle Saint-Michel de Douarnenez et lever les yeux vers les peintures du lambris du bras nord de transept qui leur sont consacrées. Les tableaux ont été peints en 1674-1675, sous l'inspiration vraisemblable du père Maunoir qui missionna chez les pêcheurs dix années de suite, de 1666 à 1675. Le célèbre missionnaire, dont l'action ne manque pas aujourd'hui d'être contestée pour des raisons diverses pas toujours objectives, est à l'origine de la construction de la chapelle bâtie sur l'emplacement de la maison qu'avait occupée Michel Le Nobletz durant son séjour à Douarnenez.

Quatorze tableaux sont ainsi dédiés à la fonction des Anges. Huit d'entre eux dans la rotonde montent moins haut, par nécessité, que les autres. Tous sont accompagnés d'une légende qui en donne une clé qui en facilite l'interprétation.

L'ANGE NOVS ARME. Un ange remet une croix à un enfant qu'un diable menace de sa fourche.
L'ANGE NOVS ENSEIGNE. Un ange se fait précepteur d'un écolier à son pupitre.
L'ANGE NOVS ESCLAIRE. L'ange porte un flambeau allumé.
L'ANGE DE DEVOTION. L'ange tient en mains un grand chapelet à gros grains.
L'ANGE DE PAIX. L'ange présente une couronne et une palme.
L'ANGE CHEF DE L'ARMEE DE L'ETERNEL. L'ange est armé d'un glaive.
L'ANGE GARDIEN. L'ange chemine avec un enfant en lui montrant du doigt le ciel.
L'ANGE TIENT SATAN ENCHAINE. L'ange tient en main la clé de l'enfer derrière un démon enchaîné, une espèce d'hybride à barbe d'homme et poitrine de femme.
L'ANGE ENVOYE POVR NOVS DEFENDRE. L'ange est armé d'un bâton et d'un glaive flamboyant.
L'ANGE PORTE-CIERGE BENIT. L'ange tient un cierge et une couronne.
L'ANGE QVI DONNE L'EOV (L'EAU) CONTRE LE DIABLE. L'ange muni d'un bénitier et d'un goupillon rappelle le pouvoir exorcisant de l'eau bénite.
L'ANGE NOVS MENE A LA PENITENCE. L'ange conduit un enfant vers le confessionnal où l'attend le prêtre.
L'ANGE NOVS MENE A LA STE COMMVNION.
L'ANGE NOVS ASSISTE A LA MORT. L'ange de la bonne mort, devant qui le démon prend la fuite, exhorte un moribond.

L'intention catéchétique exprimée par les légendes est trop évidente pour qu'il soit utile d'y insister. Rappelons que dans la nef est évoqué l'épisode légendaire du taureau du Mont Gargan, dont nous avons parlé dans le chapitre concernant l'archange saint Michel.

Les anges fidèles et les anges déchus liés, selon la doctrine, au destin de l'homme. sont un élément important de l'iconographie chrétienne qui associe ainsi les faces diurne et nocturne de l'humaine condition, tout en privilégiant néanmoins la première.

Aussi, pour qui se laisse fasciner par les représentations de la Mort, et obnubiler par le trop fameux Ankou, invitation est lancée à découvrir sans préjugé les anges, dans leur infinie variété. Une belle visite en perspective ne serait-ce qu'aux chérubins qui volent au lambris de la Roche-Maurice, entre les mâcles des Rohan, les lis de France et les hermines de Bretagne.

Yves-Pascal Castel 29 août 2001

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